• FANCHON...suite et fin

    Il y a dans le clos de la mère-grand de l'herbe, des fleurs et des oiseaux. Fanchon ne croit pas qu'il y ait au monde un plus joli clos. Déjà elle a tiré son couteau de sa poche pour couper son pain, à la mode du village. Elle a d'abord croqué la pomme, ensuite elle a commencé de mordre au pain. Alors un petit oiseau est venu voltiger près d'elle. Puis il en est venu un second, et un troisième. Et dix, et vingt, et trente sont venus autour de Fanchon. Il y en avait des gris, il y en avait des rouges, il y en avait des jaunes et des verts, et des bleus. Et tous étaient jolis et ils chantaient tous. Fanchon ne savait point d'abord ce qu'il lui voulaient. Mais elle s'aperçut bientôt qu'ils voulaient du pain et que c'étaient des petits mendiants. C'étaient en effet des mendiants, mais c'étaient aussi des chanteurs. Fanchon avait trop bon coeur pour refuser du pain à qui le payait par des chansons.
    Elle était une petite fille des champs et elle ne savait pas qu'autrefois, dans un pays où de blancs rochers se baignent dans la mer bleue, un vieillard aveugle gagnait son pain en chantant aux bergers des chansons que les savants admirent encore aujourd'hui. Mais son coeur écouta les petits oiseaux, et elle leur jeta des miettes qui ne tombèrent point à terre, car les oiseaux les saisissaient en l'air.
    Fanchon vit que les oiseaux n'avaient pas tous le même caractère. Les uns, rangés en cercle à ses pieds, attendaient que les miettes leur tombassent sous le bec. C'étaient des philosophes. Elle en voyait au contraire qui voltigeaient avec beaucoup d'adresse autour d'elle. Elle s'avisa même d'un voleur qui venait effrontément picoter la tartine.
    Elle émiettait le pain et elle jetait des miettes à tous. Mais tous n'en mangeaient point. Fanchon reconnut que les plus hardis et les plus adroits ne laissaient rien aux autres.
    « Ce n'est point juste, leur dit-elle ; il faut que chacun mange à son tour. »
    Elle ne fut point entendue. On n'est guère écouté quand on parle de justice. Elle essaya par tous les moyens de favoriser les faibles et d'encourager les timides ; mais elle n'y put réussir, et, quoi qu'elle fît, elle nourrit les gros aux dépens des maigres. Cela la fâchait : simple enfant comme elle était, elle ne savait pas que c'est l'usage.
    Miette à miette, la tartine passa tout entière dans le bec des petits chanteurs. Et Fanchon rentra contente dans la maison de sa grand'mère.
    III
    Quand le soir fut venu, la grand'maman prit le panier dans lequel Fanchon lui avait apporté de la galette, le remplit de pommes et de raisins, en passa l'anse dans le bras de l'enfant et dit à Fanchon :
    « Fanchon, rentre tout droit à la maison, sans t'amuser à jouer avec les polissons du village. Sois toujours une bonne fille. Adieu. »
    Puis elle l'embrassa. Mais Fanchon restait pensive sur le seuil.
    « Grand'mère ? dit-elle.
    - Que veux-tu, ma petite Fanchon ?
    - Je voudrais bien savoir, dit Fanchon, s'il y a de beaux princes parmi les oiseaux qui ont mangé mon pain.
    - Maintenant qu'il n'y a plus de fées, répondit la grand'mère, les oiseaux sont tous des bêtes.
    - Adieu, grand'mère.
    - Adieu, Fanchon. »
    Et Fanchon s'en alla, par les prés, vers sa maison, dont elle voyait la cheminée fumer au loin dans le ciel rougi par le soleil couchant.
    En chemin, elle rencontra Antoine, le petit du jardinier. Il lui dit :
    « Viens-tu jouer avec moi ? »
    Elle répondit :
    « Je n'irai pas jouer avec toi, parce que ma grand'mère me l'a défendu. Mais je vais te donner une pomme, parce que je t'aime bien. »
    Antoine prit la pomme et embrassa Fanchon.
    Ils s'aimaient tous deux. Il disait : « C'est ma petite femme. » Et elle disait : « C'est mon petit mari. »
    Comme elle continuait son chemin d'un pas régulier, et avec le maintien d'une personne sage, elle entendit derrière elle de jolis cris d'oiseaux et, tournant la tête, elle reconnut les petits mendiants qu'elle avait nourris quand ils avaient faim. Ils la suivaient.
    « Bonsoir, amis, leur cria-t-elle, bonsoir ! Voici l'heure de se coucher, bonsoir ! »
    Et les chanteurs ailés lui répondirent par les cris qui veulent dire : « Dieu vous garde ! » dans la langue des oiseaux.
    C'est ainsi que Fanchon rentra chez sa maman, accompagnée d'une musique aérienne.
    IV
    Fanchon s'est couchée sans chandelle dans son petit lit, dont un menuisier du village a façonné autrefois le bateau de noyer et les balustres légers. Il y a longtemps que le bonhomme repose à l'ombre de l'église, sous une croix noire, dans un lit recouvert d'herbe ; car la couchette de Fanchon a servi à son grand-père quand il était petit enfant, et la fillette dort maintenant où dormit l'aïeul. Elle dort ; un rideau de coton à fleurettes roses abrite son sommeil ; elle dort, elle rêve : elle voit l'Oiseau bleu qui vole au château de ses amours ; il lui semble aussi beau qu'une étoile, mais elle n'attend point qu'il vienne se poser sur son épaule. Elle sait qu'elle n'est point princesse et qu'elle ne sera pas visitée par un prince changé en oiseau couleur du temps. Cependant elle se dit que tous les oiseaux ne sont pas des princes ; que les oiseaux de son village sont des villageois et qu'il pourrait bien se trouver parmi eux un petit gars de la campagne, changé en moineau par une méchante fée, et portant dans son coeur, sous sa plume grise, l'amour de la petite Fanchon. Celui-là, si elle le reconnaissait, elle lui donnerait non pas seulement des miettes de pain, mais encore de la galette et des baisers. Elle voudrait le voir, elle le voit ; il vient se poser sur son épaule : c'est un pierrot, un simple pierrot. Il n'a rien de rare, mais il est alerte et vif. A vrai dire, il a l'air un peu débraillé : il lui manque une plume à la queue ; il l'a perdue à la bataille, à moins qu'il n'ait eu affaire à quelque méchante fée du village. Fanchon le soupçonne d'avoir une mauvaise tête. Mais elle est fille, il ne lui déplaît pas que son pierrot ait mauvaise tête, pourvu qu'il ait bon coeur. Elle le caresse et lui donne de jolis noms. Tout à coup il grandit, il s'allonge ; ses ailes se changent en deux bras ; il devient un garçon et Fanchon reconnaît Antoine, le petit du jardinier, qui lui dit : « Veux-tu nous en venir jouer ensemble, dis ? »
    Elle frappe des mains, elle est joyeuse, elle va... Mais tout à coup elle se réveille, elle se frotte les yeux. Plus de moineau, plus d'Antoine ! Elle se voit seule dans sa petite chambre. L'aube, qui traverse les petits rideaux à fleurs, répand sur la couchette du lit son innocente lumière. Elle entend les oiseaux qui chantent dans le jardin. Elle saute du lit tout en chemise ; elle ouvra la fenêtre et reconnaît, dans le jardin fleuri de roses, de géraniums et de liserons, ses petits mendiants, ses petits musiciens de la veille, qui, rangés sur la barrière du courtil, lui donnent l'aubade pour prix d'une miette de pain.

     Ainsi se terminr l'Histoire de FANCHON

    * * * * * *

    FRANCE, François-Anatole Thibault, dit Anatole (1844-1924) : Nos enfants : Scènes de la Ville et des Champs (1887).


    Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque Municipale de Lisieux (06.VI.2001)
    Texte relu par : A. Guézou
    Adresse : Bibliothèque municipale, B.P. 27216, 14107 Lisieux cedex
    -Tél. : 02.31.48.66.50.- Minitel : 02.31.48.66.55. - Fax : 02.31.48.66.56
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  • Commentaires

    1
    Mercredi 23 Mai 2007 à 18:29
    salut
    trés jolie
    2
    Mercredi 23 Mai 2007 à 19:21
    c'est un regal,
    moi qui adore raconter des histoires a mes petitous de la halte,pour une fois,c'est moi qui aies pris du plaisir a te lire,merci a toi.passe une bonne soiree.domie.
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